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    [Invitation > Thème : L'Eglise propose-t-elle un modèle de société ?]
le 15 Janvier 2009 à 20h45

L'Eglise propose-t-elle un modèle de société ? 

« Un jour, m’étant égaré dans le désert, sans nourriture, je n’attendais plus que la mort lorsque le hasard me mit entre les mains une bourse pleine de perles. Avant de l’avoir ouverte, ma joie fut extrême parce que j’espérais y trouver du blé grillé, mais extrême fut mon désespoir lorsque je m’aperçus qu’elle ne renfermait que des perles » SA’DI, Gulistan, Le Jardin des roses Seghers 1977 P.76

Aujourd’hui, le monde nous propose comme modèle de développement la croissance éternelle à 2 chiffres. Est-ce un modèle viable pour l’humanité ? Certains parlent même de « décroissance » pour sauver la planète et l’humanité. Le chrétien a-t-il une vision particulière à ce sujet ? L’Eglise a-t-elle son mot à dire, doit-elle s’impliquer dans le débat ?

La crise actuelle est sans doute le signe avant coureur de ce que nous prépare l’avenir si nous persistons collectivement dans la voie actuelle. Rien ne serait pire que la fuite en avant dans l’égocentrisme et le chacun pour soi. D’où l’urgence et la nécessité de réagir et d’agir collectivement. Dans le monde qui vient, il n’y a plus de solution nationale, ni même régionale. La globalisation oblige les acteurs de l’économie mondiale à coopérer. Le chrétien peut-il être utile à ce sujet ?

Croissance et productivité ? 

N’avez-vous jamais ressenti ce sentiment de « trop plein » qui nous habite ?

Les faits et les grandes tendances se sont largement confirmés : course à la production, exploitation vorace des ressources non renouvelables, détérioration de la diversité biologique, dégradation des conditions de vie (air, eau, température, qualité des aliments, stress), explosion démographique, détérioration de la relation entre les hommes : écart grandissant entre les riches et les pauvres, conflits permanents, concurrence, guerre de tous contre tous. « Pour tous ces dérèglements, ils trouveront bien quelque chose » nous disent-ils ! Tout va bien, la menace n’existe pas. « A quoi bon parler du réchauffement de la planète ? Les solutions sont sur le point d’être trouvées ». Une palette complète de discours et justification existent : développement durable, autocentré, participatif, local, endogène, humain, social, éthique, …

A la fin du Moyen Âge, les théologiens et les princes de l’Eglise ne pouvaient admettre que le soleil ne tourne pas autour de la terre. Aujourd’hui il est aussi impossible à un grand prêtre de l’économie de reconnaître que le système de production ne peut plus être fondé sur le principe de croissance. Mais vers quoi et comment avancer ?

Dans les pays les plus riches, les chômeurs se comptent par millions et, derrière les piles de marchandises des supermarchés, les visages sont moroses. Comment le principe de développement économique, ce puissant moteur de l’histoire, a-t-il pu se transformer en machine destructrice des liens sociaux ?

Avec son explosion planétaire, le concept de croissance semble rencontrer ses limites. Pour transformer la réalité et faire disparaître les souffrances inacceptables qu’il entraîne, il faudrait commencer par admettre l’idée simple que la croissance indéfinie de la production est impossible, que cette perspective a fait son temps. Dans la mesure où les tissus et les organes de la société sont imprégnés en profondeur par les pratiques liées à la croissance productive, les transformations à venir représentent une mutation profonde, un bouleversement, un véritable changement de civilisation.

En ce début de XXI éme siècle, quand la planète entière semble subjuguée par cette règle de la croissance quantitative se pose une alternative historique : poursuivre sur cette lancée, refuser toute limite, et déboucher sur la destruction ; ou bien sortir de la société moderne -de sa dernière phase, la société industrielle- et abandonner le principe de l’illimité ? Faut-il peser de toutes ses forces pour relancer la machine à développer, qui pourtant se bloque de partout, et s’enfoncer dans la guerre économique qui nous rapproche de la conflagration généralisée ? On bien trouver la force de se dégager du principe de croissance sans fin et d’en féconder un autre, capable de réconcilier les hommes entre eux et avec leur planète.

Le temps que nous vivons ouvre de vastes perspectives aux potentiels humains jusqu’à présent bridés parce qu’exclusivement consacrés à la croissance productive et à l’emploi. L’Evangile peut-il nous guider dans cette direction ?

Se recentrer sur l’individu ?

A sa naissance, l’humanisme avait posé la personne humaine à la place centrale. Avec l’explosion industrielle, les jeux de l’expansion économique l’ont évincée au profit de la machine et du produit. Paradoxalement, pour se dégager de la société moderne, il faudra s’appuyer sur l’une des valeurs qui l’a fait naître : la primauté accordée à l’homme, à la personne, avec sa dignité et sa responsabilité. Il s’agit d’en finir avec l’individu passif, rouage impuissant d’une société de masse, au profit de la personne, solidement intégrée dans un tissu vivant, acteur à part entière de sa propre existence.

Comme le dit Ulrich Beck, ne revient-il pas désormais aux individus de résoudre individuellement les problèmes générés collectivement, de combattre les peurs suscitées par la société et de le faire à partir de ressources individuelles. Ce nouveau contrat social produit ses propres peurs qui ne sont pas moindres que celles qu’elles remplacent : peur d’être inadapté, d’être déclaré socialement inapte, de se voir dénié une place dans la société ainsi que la dignité et le respect qui l’accompagnent, peur enfin de tomber du TGV du progrès qui fonce toujours plus vite vers cette destination qu’on appelle bonheur.

Par ailleurs, n’est-il pas illusoire d’attendre une solution miracle venue ‘d’en haut’, en particulier des institutions d’une société soumise aux seuls impératifs économiques. L’espoir d’un véritable changement ne peut venir que des résultats d’une patiente révolution intérieure, une révolution permettant à un nombre de plus en plus importants d’acteurs sociaux de porter un regard nouveau sur leurs propres pauvretés et richesses, et comprendre tout le bénéfice qu’il y aurait à réinventer les grandes traditions de simplicité et de convivialité.

N’est-il pas temps de saisir l’occasion de réconcilier travail et épanouissement de la personne, de dégager la culture de l’étouffement des prétendus impératifs économiques et de restaurer les tissus économiques et les tissus sociaux en décomposition ? Le chrétien n’est-il pas là bien à sa place.

La pauvreté évangélique ?

Il existe au fond de tout être humain et dans l’inconscient collectif un ‘archétype de pauvreté’
- recherche d’une vie simple mais riche en relations -, quand l’argent n’a que la valeur d’une police d’assurance protégeant l’individu en cas de malheur. Rare, en effet, sont ceux qui privilégient l’argent au détriment d’un entourage porteur d’amour et de confiance réciproque. Dans quelle mesure chacun de nous est-il prêt à résister dans sa vie quotidienne à la colonisation des besoins socialement fabriqués, et à choisir des modes de vie basés sur l’archétype de la pauvreté ? Cela ne rejoint-il pas la vraie nature du chrétien ?

La pauvreté en tant que condition sociale aurait été absente dans les sociétés dites de don, qui ont suivi l’âge de pierre. Ces sociétés, bien étudiées par l’anthropologie moderne, se définissent comme des sociétés dans lesquelles le don plutôt que l’échange constitue la base des relations productives entre les individus. « On attend tout naturellement d’un homme qui possède quelque chose qu’il le partage, qu’il le distribue, qu’il en soit le gardien et le dispensateur » Bronislaw Malinowski Argonauts of the western pacific.
Or il semble que les sociétés de don aient pu contenir la faim et d’autres problèmes de précarité au moyen de trois grands principes, élevés au rang de véritables institutions : la réciprocités, la redistribution et l’administration domestique –, ou production pour son propre usage, ce que les Grecs nommaient oikonomia. Dans la société de don, la générosité ne relève pas de la simple éthique mais du principe vital – et par conséquent social – qu’est la procréation, la transformation d’une activité naturelle en source de richesse. Toute économie de don pourraient ainsi se résumer par le principe formulé dans ce proverbe indien « tout ce qui n’est pas donné est perdu », le don n’étant jamais perçu comme une perte physique irremplaçable mais comme la sève appelée à nourrir l’arbre tout entier, une énergie transmise des uns aux autres.


L’accouchement d’une nouvelle organisation de l’économie demandera l’effort de générations. Nous nous situons au commencement d’un long cycle. S’enfermer dans les concepts de l’époque précédente est lourd de risques. Mais si l’accouchement réussit, les utopies les plus formidables peuvent être rêvées.

Les voies du renouveau doivent s’appuyer sur des idéaux d’une autre qualité. La vie intérieure, la vie sociale, les vies artistiques et spirituelles offrent des espaces autrement plus vastes que ceux de la croissance pour exercer ses aptitudes et écouter ses envies.

Où sont ces forces qui peuvent accoucher d’un monde nouveau ? Qui peut agir, même comme minorité, pour espérer voir les transformations aussi profonde se réaliser ? Comment les problèmes aussi vastes qui concernent l’ensemble de l’humanité peuvent-ils être résolus par l’action de chacun ?

C’est la question de la responsabilité qui surgit.

Le chrétien est-il plus responsable que d’autres ? Quelle doit être sa posture, son combat, son engagement, s’il veut être fidèle à l’appel du Christ, s’il veut répondre (être en adéquation) au message de l’évangile ? Quelles sont les conditions de l’engagement de l’Eglise dans la recherche de ce nouveau modèle social ?

Rêvons un peu. Il y a un enjeu formidable pour les générations qui vont pouvoir consacrer leur énergie à d’autres idéaux que la production de marchandise, se défaire du cancer de la croissance illimitée, passer de l’individu à la personne dans un tissu social régénéré. A l’aube du troisième millénaire, c’est le seul défi vraiment enthousiasmant.

Jean-Renaud d’Elissagaray

 

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