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| [Invitation > Thème : L’option préférentielle pour les pauvres] |
| le 20 Mai 2010 à 20h45 |
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L’option préférentielle pour les pauvres
le jeudi 20 mai 2010
La théologie de la libération a fait couler beaucoup d’encre en son temps. Il est intéressant de lire ce qu’écrivait l’un de ses principaux animateur, Gustavo GUTIÉRREZ:
«Si un jour quelqu'un me demandait: quelle est la perspective la plus importante dans la théologie que vous faites en Amérique latine, celle qu'on appelle la théologie de la libération? Je répondrais que c'est l'option préférentielle pour les pauvres. La théologie de la libération peut disparaître, pourvu que cette option demeure».
Notre sujet est à priori épineux. A priori, Dieu aime sans préférence ni discrimination. Dire autre chose serait pur anthropomorphisme ? Dieu aime et se soucie de tous également ; Dieu aime chaque individu d’un amour très particulier, un amour infini qu’il est impossible de quantifier. Personne ne doit se sentir « préféré » par rapport aux autres, ni l’objet d’une discrimination positive ou né gative. Il est impossible de parler sérieusement d’un « amour préférentiel » de la part de Dieu envers certaines personnes. Dieu est impartial et n’a pas de « favori ». Il n’est motivé ni par la race, ni par la couleur, ni par le sexe, ni par la culture.
Pourquoi Jean Paul II a-t-il engagé l'Eglise dans cette « préférence pour les pauvres» ? En Dieu, il ne peut y avoir ni préférence, ni discrimination ?
Et pourtant, un trait principal de l’Ancien Testament est l’attention de Dieu pour les petits et les faibles. Cette attitude se détache comme une constante à travers la Bible entière. Elle prend sens dans les récits les plus anciens. La première apparition d’un messager de Yahvé a lieu auprès d’Agar, la servante mourante de soif et qui s’était enfuie (Gen. 16, 7-14). Dans un état de grande pénurie, lors de sa fuite devant Ésaü, Jacob coupable reçoit en songe une promesse prodigieuse (Gen. 28, 10-22). Et à Joseph vendu par ses frères, calomnié et en priso n (Gen. 39-41), Dieu subvient dans une terre étrangère.
Le livre de l’Exode pousse plus loin cette ligne de pensée: la protection et le soin de Dieu sont mis au service des Israélites en péril (Ex. 1). Dans la vocation de Moïse, Dieu motive ainsi son intention de salut: « J’ai bien vu la misère de mon peuple en Égypte » (Ex. 3, 7). Pour la première fois, Dieu appelle quelqu’un « mon peuple ». Par là, il se déclare solidaire d’un groupe opprimé, foulé aux pieds, astreint au travail en pays étranger; il est touché par leur misère (le mot hébreu pour « misère » signifie aussi la pauvreté). Les rabbins ont compris l’apparition de Dieu dans un petit buisson (Ex. 3,2), aussi, comme un se-faire-bas et avec cela s’assimiler à la situation de son peuple. Dieu ne parle pas seulement pour les pauvres, il s’insère en eux, il se fait même semblable à eux.
Dans la réflexion du livre du Deutéronome, les motifs explicites de cet agir de Dieu deviennent clairs. Israël doit son élection non à sa grandeur, mais seulement à l’amour et à la fidélité de Dieu, lui qui est le plus petit de tous les peuples, libéré de la domination étrangère (Dt. 7, 7s). Dans le cantique de louange, Dieu sera chanté comme celui qui « garantit le droit de l’orphelin et de la veuve et qui aime l’étranger » (Dt 10,18). Cet être le plus intime de Dieu a des conséquences pour ses fidèles: « Eux aussi doivent aimer l’étranger » (Dt 10,19).
A priori, on ne peut comprendre le Dieu de la Bible si on ne fait pas sienne cette préférence pour les pauvres en des sens divers. Lui qui choisit souvent lui-même les petits qu’il a appelés, les gens de peu d’importance (Gédéon, Samuel, Jérémie), veut que sa manière d’agir trouve imitation. En quoi cela engage-t-il nos vies ?
Heureux les pauvres ! "Oui, heureux ceux qui refusent de se prosterner devant les idoles de l'argent et du pouvoir" nous dit le cardinal Roger Etchegaray. Préférer les pauvres, est-ce repousser l’argent ? L’argent est un moyen donné par Dieu pour être mis au service de tous, et surtout au service des plus pauvres : personne ne doit s’habituer au scandale et au péché que représente la présence des plus pauvres. Car toute situation de pauvreté subie est une atteinte à l’être même de Dieu. Donner aux pauvres pour qu’il ait l’indispensable, c’est faire œuvre de justice. Le concile Vatican II nous le rappelle clairement : « Dieu a destiné la terre et tout ce qu’elle contient à l’usage de tous les hommes et de tous les peuples, en sorte que les biens de la création doivent affluer entre les mains de tous » (Gaudium et Spes §69).
Autrement dit, choisir de donner la priorité aux pauvres permet de ne pas tomber dans l’amour des richesses : « L’amour des pauvres est incompatible avec l’amour immodéré des richesses ». En effet, Dieu n’est pas contre le fait d’être riche : si certai ns sont riches, ils peuvent aller à la rencontre des pauvres afin de les secourir. Jusqu’ou cela nous engage-t-il ?
Une autre façon de voire les choses serait de penser que Dieu opte pour la justice, non pas d’une manière préférentielle, mais d’une manière partiale et exclusive. Si la pauvreté d’un individu ou d’un groupe est due au fait qu’ils ont été victimes de l’injustice, dans cette mesure Dieu est du côté de ces personnes, contre leur pauvreté et contre les personnes qui sont la cause de cette pauvreté-injustice Dieu est nécessairement du côté des pauvres d’une façon qui « exclut » l’injustice des injustes et pas seulement à leur côté par une « option préférentielle » non exclusive. Dieu ne fait pas et ne peut pas faire une option préférentielle pour la justice : bien plutôt Dieu se place dans une position radicalement opposée à l’injustice et assume totalement la cause des victimes de l’injustice.
Par ailleurs, qui dit préférence dit bien universalité - l’amour est universel -, mais préférence pour le dernier, conformément à toute la tradition biblique. Une telle préférence ne vient pas de ce que les pauvres sont meilleurs que les autres, mais de ce qu’ils sont pauvres. On peut s’interroger de la sorte : comment dire aux pauvres que Dieu les aime, sans être un humoriste ? Ceux-ci, d’une part, recouvrent une réalité complexe, non seulement économique, mais aussi culturelle : le pauvre, c’est l’insignifiant, le sans-poids. La pauvreté, d’autre part, n’est pas un fait inéluctable, une fatalité. Il ne s’agit donc pas seulement d’aider les pauvres, mais d’aller aux causes de la pauvreté.
À la fin du riche livre de la Sagesse, on trouve dans les paroles d’Agur une prière semblable: « Ne me donne ni pauvreté ni richesse » (Prov. 30, 8). La pénurie peut-elle aussi bien gâter les hommes que l’abondance.
Dans l’Ancien Testament, il y a aussi une béatitude avec une référence aux pauvres: « Heureux celui qui pense au pauvre et au faible » (Ps 41, 2). Dans le Nouveau Testament les pauvres eux-mêmes sont appelés bienheureux (Lc 6,20), comme le sont dans l’Ancien Testament ceux qui se chargent de ceux-ci. C’est seulement là où les deux louanges concordent qu’elles peuvent devenir réalité.
Le message biblique vit de la force de la pauvreté. Il offre là une clef pour la solution du problème urgent du monde. L’estime de la pauvreté comme attitude spirituelle, unie à la disposition envers une vie qui lui correspond, est capable de faire contrepoids dans la société aux tendances destructrices des hommes. On a besoin de cette pauvreté, afin que rien ne conduise à l’avidité d’amasser d’inutiles richesses et n’entraîne à une sécurité personnelle farcie d’isolement; afin que la corruption n’empêche une juste répartition des biens à l’intérieur de la société; afin que les peuples exploités ne tirent pas profit les uns des autres. On a besoin de plus de pauvres de cette sorte pour que les conditions de vie dégradantes pour des milliards d’hommes connaissent finalement un changement.
Pouvons-nous aussi, comme le poète bengali Rabindranath Tagore, prier en ces termes: « Frappe, frappe à la racine de mon indigence/pauvreté dans mon cœur ! »
Jean-Renaud d'Elissagaray
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