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Intervention Samuel entreprise
L’INTERGENERATIONNEL, ENJEU MAJEUR POUR L’ENTREPRISE
-Une journée avec Martine Laval et le Frère Samuel Rouvillois-
Avertissement : ce qui suit est assurément réducteur de propos excessivement riches. On y parle peu d’entreprise de façon explicite. Cela tient au fait qu’elle est omniprésente : lieu de rencontre avec les « jeunes » qui nous interpellent à propos du monde que nous avons construit. Lieu de relation (d’humanisation) et d’exigence (d’accomplissement de soi, et de quoi d’autre est-il question ci-dessous, même si notre vision du travail nous l’a fait oublier?). C’est une conception totalement cohérente avec la recherche d’une performance économique pérenne. La complexité du monde global ; l’incertitude et l’inattendu qui gouvernent le temps économique sont un appel à l’intelligence. La nôtre, celle des « vieux », et plus encore celle des « jeunes », qui maîtrisent la technologie et qui nous interpellent.
Ces interrogations sont inévitablement précédées du « connais-toi toi-même » de Socrate. Nous le pressentons, gouvernés par l’immédiat et l’addiction à la consommation, il nous faut commencer par regagner la maîtrise de nous-mêmes. Nous savons que nous avons « trop mécanisé », que nous ne savons plus qui nous sommes et où nous allons.
Performance économique et montée en maturité humaine ne sont pas contradictoires : la seconde est le passage obligé vers la première. Les défis qui nous environnent, les « jeunes » qui nous questionnent sont d’abord des signes d’espérance et des appels pour chacun de nous à « grandir ». L’entreprise est au cœur du défi qui nous est lancé de l’élévation du niveau de la conscience de notre société toute entière.
1 Notre monde est malade (Martine Laval)
Nous sommes dans un monde malade, et nous le savons. Un des signes les plus évidents est la quête incessante du profit alors que, s’il est indispensable, ce ne saurait être la finalité. De même que nous avons besoin de respirer mais que la respiration n’est pas un but en soi, il faut distinguer entre la nécessité et la finalité. Le résultat est une nécessité. La finalité de l’entreprise, c’est l’homme, et si l’être humain va bien, alors l’entreprise va bien. Les « jeunes » ne s’y trompent pas, qui mettent le doigt sur nos incohérences (« vous aviez promis…de l’emploi, un avenir…Et vous avez menti ! ». Ils affichent des exigences qui ne sont plus de l’ordre de l’avoir mais de l’ordre du sens et de l’être.
Il faut chercher dans les premiers temps de notre espèce humaine l’origine de nos comportements centrés sur l’avoir et le pouvoir : lorsque la recherche de nourriture se faisait dans une lutte permanente. C’est là que s’est formée cette mentalité de prédateur, d’utilisation de l’autre et de peur de lui. « La différence, je la tue ». Le cerveau prédateur « n’en a jamais assez », et il a contribué largement à l’épuisement des ressources naturelles de la planète.Le fonctionnement de notre cerveau est de mieux en mieux connu avec les outils tels que scanner, IRM…
En pratique, nous avons 3 cerveaux « empilés » :
· Le cerveau reptilien (celui de la prédation), qui s’est constitué il y a 600M d’années
· Le cerveau limbique (celui des sensations), apparu il y a 450M d’années
· Le néo-cortex, celui de la pensée et des comportements conditionnés (3M d’années)
La conscience, elle, est venue bien plus tard (180000 ans environ, homo sapiens). Son rôle est de faire apparaître à nos propres yeux nos « logiciels » et de ne plus subir les conditionnements de notre cerveau. C’est elle qui permet de rêver, par exemple comme Steve Jobs, qu’il est possible de changer le monde. Le rêve se concrétise ensuite en mission et les valeurs que l’on peut y associer jouent le rôle de repères.
La conscience est aussi ce qui nous permet de maîtriser les situations de blocage de notre cerveau rationnel conditionné (notion de double bind). La conscience est le point d’ancrage à partir duquel peut se construire notre cohérence interne : voir la vie telle qu’elle est et non telle que notre cerveau nous la décrit en restant prisonnier des ses automatismes et de ses programmations.
2 Des ruptures majeures se sont produites depuis un siècle (Frère Samuel)
Les « jeunes » sont nés dans un monde de ruptures : la « libération de l’animalité » qui a correspondu à la sortie d’un monde qui n’était gouverné que par le souci de la survie, nous a fait basculer dans une violence différente. Il nous faut modifier en conséquence le positionnement de notre conscience qui, au plan spirituel, est encore celui d’il y a un siècle. Quelles sont ces ruptures ?
· Au plan de la science, la physique quantique nous a enseigné que la réalité matérielle est différente de ce qui nous apparaît et que l’interdépendance est structurelle : l’interaction fait partie de notre être. L’informatique est devenue une prothèse cervicale à laquelle on délègue les process matériels, une imitation numérisée de la raison. Avec cette technologie est née la création holographique d’un espace-temps imaginaire qui peut « masquer » la réalité. Les biotechnologies inventent, dans le même temps, le techno-vivant, ouvrant la porte au « gouvernement par les prothèses »…Et seuls quelques rares scientifiques sont sortis de la compréhension de l’usage pour s’interroger sur les finalités de ces évolutions en filigrane desquelles on trouve les questions de l’unité de la personne et de l’ouverture de l’homme à ce qui le dépasse.
· Au plan de l’économie domine la non-intelligibilité. Les liens de causalité disparaissent. Alors que l’idée de compétition prime s’est développée une économie du pari sur le pari/sur le pari rendue possible par l’introduction de l’ordinateur et d’internet dans la tentative de maîtrise de la complexité (le non modélisable, par opposition au compliqué). L’exemple de la finance qui « fabrique du résultat » à partir d’écarts instantanés et de projections illustre le phénomène.
· Dans le domaine social, nous sommes sortis du monde rural qui constituait notre cadre de vie depuis 8000 ans. Nous nous situons désormais dans un « vaisseau spatial » sans référence à la nature. La loi du social est devenue celle du désir du consommateur, qui n’est plus régulé par la nécessité mais par le désir pulsionnel, nouveau mode de relation à l’autre. Le niveau « d’avoir raisonnable » a probablement été franchi dans les années 70. Depuis cette époque, c’est la logique de prédation qui a pris le dessus, fondée sur la fragilité de la construction du désir. Énergie financière, énergie nucléaire, énergie-Internet se ressemblent en ce qu’elles sont des démultiplications énergétiques non gérées. La question devient donc celle de la recomposition du lien social. La famille rurale a pu avoir des traits effrayants (individus figés, laminés, niés). Nous refaisons, 10000 ans après, l’expérience du nomadisme.
· Enfin, la culture connaît un basculement. Le 15ème siècle avait vu l’émergence de la pensée idéaliste, que Descartes a portée à son apogée (la pensée en chambre, où l’on reste derrière la vitre). On peut probablement situer l’arrêt de la pensée occidentale dans les années 80 où l’invention du « matérialisme créatif » s’est conjuguée au « shoot à l’activité ». La dictature du marché a laissé aux « valeurs » une fonction décorative : elles sont devenues « au choix » ou « variables ».S’enchaînent et se cumulent crise écologique, crise économique et crise du sens : la mythologie a remplacé la religion…Et les jeunes ont conscience de ces ruptures et de la perte du sens qui les accompagne et les reflète. Où aller ? Revenir à des fondamentaux. Ils sont de 3 ordres.
· Retrouver le travail comme « métier », c'est-à-dire se réapproprier l’acte du travail. Il était perçu comme une contrainte alors qu’il peut être structurant. C’est la voie du retour à la réalité : « Comment puis-je penser bien dans ma tête si je n’ai jamais appris à penser par mes mains ? »
· Retrouver le sens et le goût de l’altérité. Non plus le groupe impersonnel mais la relation personnelle, et en premier lieu, l’alliance intergénérationnelle. C’est le sens du « t’es qui ? » des jeunes, à entendre comme « est-ce que je peux vraiment te faire confiance, est-ce que tu n’es pas d’abord dans un rôle, une fonction, un titre, un pouvoir ? » Une exigence profonde d’authenticité.
· Faire l’effort de la lucidité, du discernement, de l’intelligence. Sortir des images pour aller vers le réel. La culture doit être ce qui m’apprend à aller vers le réel.Sur ce chemin du travail à réinventer, de la relation à développer, de la lucidité, nous avons des deuils à faire et des alliances à opérer avec ces jeunes qui pensent à juste titre que « les 68 ont fumé la moquette ». Ensemble, nous avons un avenir à inventer
.3 La conscience de nos émotions est un point de passage obligé (Martine Laval)
Il y a urgence et il s’agit de regarder avec lucidité et courage une réalité qui est aussi celle du passage en quelques décennies de l’humanité de 2 milliards d’individus à près de 7 milliards.
Le chemin à faire commence par la prise en compte de nos émotions. Ce sont elles, en effet, qui, tant que nous ne les avons pas amenées à la conscience, nous gouvernent : les 4 émotions de base issues de notre histoire d’hommes au départ affrontés à une nature hostile. La peur (réflexe de fuite devant le danger), la colère (réflexe de l’affrontement du danger), la tristesse (réflex de repli et demande de relation)…et la joie. Le simple fait de les énumérer permet de mettre en évidence l’importance du plaisir, facteur d’équilibre décisif par rapport à des réflexes de défense, de prédation ou de repli. Nous avons besoin, pour vivre « d’injecter du plaisir dans nos vie ». Et cela explique comment le plaisir peut devenir une drogue : cela repose sur le jeu chimique de nos équilibres internes.
Les « voies » de résolution en découlent : prendre connaissance de ses émotions et travailler son authenticité ; apprendre à faire confiance à l’autre, partager. Il s’agit de mettre la conscience d’être au premier rang : mon cerveau ne doit pas décider à ma place et il faut abandonner, en dépit des progrès spectaculaires de la science, la « foi aveugle dans le cerveau et dans la puissance de la raison ». Au PIB doit s’ajouter le taux de bien être. Et au plan de ma vie, la question devient « ai-je envie d’être acteur de ma vie ? Et quelle vie pour nos enfants ? ». Alors le plaisir peut faire place à la joie.Trois questions sont liées : ma joie, ma cohérence, ma raison d’être. Passer de « je ne veux pas voir » à « je ne peux pas voir », puis à « je suis capable de voir » et à « j’accepte le réel tel qu’il est ». En prenant conscience que nous sommes dans cette démarche des être fragiles mais pas des êtres faibles. Le moine trébuche et tombe sur le chemin comme n’importe quel autre. Il se relève plus vite. Intervient chez lui un lâcher prise fondamental, que peut faciliter un travail de recherche en groupe.Cela signifie accepter le changement, avec tous les freins que nous savons inventer : de la négation à la colère, de la colère au marchandage, puis à la dénégation. De la dénégation à la résignation, à la résilience, à l’acceptation, à l’investissement dans le « neuf » et à sa construction (courbe de deuil de Élisabeth Kübler-Ross).Cela commence par un lâcher prise qui « rend puissant » : avons-nous autre chose à faire qu’apprendre à dire « non », à chercher la cohérence en nous et l’harmonie avec l’autre ; à trouver la joie au-delà des plaisirs ? L’altruisme est la forme la plus sophistiquée de l’égoïsme
.4 Choisir l’intergénérationnel comme voie de résolution de nos crises (Frère Samuel)
Les « jeunes » sont nés après les ruptures. A nous les « vieux » il faut du temps pour accepter de « lâcher hier », d’accepter l’originalité d’aujourd’hui, de l’intégrer. Eux peuvent nous y aider, ils sont d’après la « pliure ». Celle qui fait que nous imaginions 2012 dans le prolongement de 1950 alors que la rupture est évidente, comme l’illustre la « quête incantatoire » de la croissance perdue. C’est la génération d’après cette pliure de notre temps qui va nous indiquer la juste manière d’agir et nous montrer le chemin.A eux nous avons dit travail, argent, sécurité et nous avons montré chômage, pauvreté et insécurité. Alors comment aborder l’intergénérationnel ? Quelques points de repère.· Accepter la loi de la solidarité. Cela signifie à la fois réciprocité et dissymétrie. Les questions des jeunes mettent le doigt sur ce qui est « étonnant » et qui nous était apparu « normal ».
· Tirer profit de leurs « énergies nouvelles », en dépit des symptômes dépressifs liés au poids de l’environnement que nous leur avons créé et de celui d’une société qui « casse les rêves ».
· Lever nos « freins de l’arrêt sur image », celui de notre crise de la quarantaine, et nous habituer à lâcher : non pas laisser ce dont on n’a plus besoin, mais prendre en charge ensemble, dans une juste compréhension de la transmission qui nous incombe et de la responsabilité qu’ils ont à assumer. Et réactiver ainsi l’alliance traditionnelle entre les générations.Au plan concret, cela peut se manifester de diverses manières :1. Développer la mutualisation, c'est-à-dire objectiver les endroits où nous avons besoin d’eux et ceux où ils ont besoin de nous, et c’est à nous de le savoir et de le faire. A nous de les reconnaître, de les valoriser, de les responsabiliser.
2. S’attacher à la « solidarité circulaire » : nous avons les idées, ils ont l’énergie. Ils ont le droit de ne pas avoir les mêmes manières de faire. Accepter, dans un lâcher prise, interdépendance et interaction.
3. Faire le choix de l’intelligence collective. Chacun contribue et le rôle du manager n’est pas de trouver des solutions, mais dorénavant, d’accepter de ne pas tout savoir. C’est aussi vrai au sein de la famille. Créer des liens d’apprentissage commun là où nous ne savons pas ou plus. L’économie le démontre chaque jour, une entreprise où l’on « sait » est morte.
4. Accepter d’affronter ensemble le « franchement nouveau », sans nous prévaloir de l’expérience, en accueillant leurs questionnements, qui ne sont que les questions « aveuglantes » du monde actuel (« tu peux me dire ce qu’on fait ? Qu’est ce qui compte ? Pourquoi on ment ? Qu’est ce que tu penses dans le fond ? ». Ils ont dû mûrir beaucoup plus tôt que nous (réalisons ce qu’ils ont dû absorber avant 10 ans en comparant avec ce que nous avons connu !). Leurs « questions d’enfant » cherchent l’humain au fond de nous par « nécessité vitale », à travers l’incohérence collective qui est la nôtre. Ils sont angoissés : qui ne le serait à leur place ? Cioran le disait de façon limpide « On est normal ou vivant ». Nous avons été, nous sommes trop « normaux ». Laissons-les-nous réveiller à la vie, même si le choc est rude.
5. Faire le choix de l’authenticité sans renier l’altérité : la confiance ne peut plus être donnée au groupe, notre société le démontre. Elle concerne la personne. L’existence du projet peut masquer la réalité. Plus la composante humaine se développe et plus la fragilité apparaît puisqu’on ne peut plus faire illusion, faire semblant. Je suis moi avec mes forces et mes faiblesses.
6. Nous astreindre à la bienveillance qui construit l’autonomie. La prise de conscience de la réalité de l’interdépendance implique ensuite la bienveillance dans le regard sur la prise d’autonomie et de distance. Et l’entretien de la relation implique d’y travailler. A l’opposé de la notion de contrat de l’anglo-saxon. L’autorité est désormais la capacité à modifier l’action de l’autre par coopération. Construire non pas des réseaux d’intérêt mais des réseaux de fraternité.
7. Accepter de part et d’autre de construire des coopérations à partir de nos complémentarités, avec nos fragilités réciproques. La fragilité est l’expérience de l’inaccomplissement.L’Occident dispose, dans cette aventure mondiale, de deux avantages concurrentiels : Une éthique de l’altérité et sa Créativité. Le prix à payer au préalable est la lucidité. Voyons quel talent nous avons pour marginaliser et oublier les situations désespérées (Kosovo, exclus…). La nouvelle génération revient au réel, « voit » ce que nous avons « glissé sous le tapis », et la condition pour entrer en relation avec elle est de le reconnaître. Les jeunes posent les questions d’abord pour sauvegarder leur propre intégrité psychique face à « l’incohérent et l’inacceptable ». Nous ne pouvons plus, face à leurs questionnements fondés, éliminer quoi que ce soit d’humain en nous. Acceptons de « voir ». Il sera alors possible d’examiner, avec eux, les voies de solution.
Réflexions et échanges
« Le retour en force des individus et des métiers. »
« Conduire le changement en « donnant les ordres » à notre cerveau. »
« Nécessité d’une prise de conscience collective. »
« Brutalité de l’interaction entre des ruptures qui se renforcent mutuellement. »
« Compréhension de la souffrance individuelle. »
« Prise de conscience des aspirations des « jeunes », de l’écologie de la relation transgénérationnelle. »
« Compréhension des questionnements sous-jacents ».
« Ampleur du « fossé intergénérationnnel » …Et « intergénérationnel » est un mot de « vieux ». »
« Importance de la confiance et de son corollaire, la « liberté » accordée ». »
11 juin 2012,
Philippe Crouy






