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Le serviteur souffrant

Une double lecture du texte d'Isaïe : LE SERVITEUR SOUFFRANT; celui de frère Samuel et celui du Rabbin Haïm Korsia.
LE SERVITEUR SOUFFRANT (Stanislas Peronet)
Ce titre de ‘Serviteur Souffrant’ est un signe de contradiction, un scandale, pour notre monde qui cherche, au contraire, désespérément, à ne pas souffrir et à se servir. Qui accepterait d’être un serviteur souffrant, un antihéros anonyme à contre courant et à contre nature ?
Se faire serviteur, dans le sens de rendre service en toute humilité, et devoir souffrir en récompense… de toute évidence, ce serait une faiblesse, une injustice ou une folie. Qui choisirait, en pleine liberté de choix, cette voie de renoncement et de châtiment ? L’accepter serait, à l’évidence, reconnaître une faute méritant une double punition et chercher, de manière morbide, à en faire pénitence !
Parmi ceux qui souffrent déjà, quels sont ceux qui revendiquent leur détresse et leurs tourments ? Mais à ce double titre, de peu de gloire, ne pouvons-nous pas attacher l’annonce d’une libération de nos propres souffrances ? Aussi surprenant que ce soit, ne serait-ce pas dompter et vaincre le mal en l’acceptant ? Cette voie de sacrifice, au-delà de tout dolorisme, ne serait-elle pas aussi un chemin de conversion pouvant amener à partager la vraie joie ?
Une annonce qui vient de Dieu lui-même !
Dans le second Isaïe (Is 42,1-9), Dieu parle et dit : « Voici mon serviteur que je soutiens, mon élu en qui mon âme se complaît. J’ai mis sur lui mon esprit… j’ai fait de [lui] la lumière des nations… » et de poursuivre (Is 53,2-3) « sans beauté ni éclat pour attirer nos regards, et sans apparence qui nous eût séduits ; objet de mépris, abandonné des hommes, homme de douleur, familier de la souffrance,… méprisé… » Ce n’est qu’en 1892 qu’un exégète relève dans le livre d’Isaïe, la présence de quatre poèmes particuliers, écrits lors de la déportation à Babylone (598 av JC à 538 av JC), qui parlent d’un serviteur souffrant et qui semblent faire un tout cohérent lorsqu’on les lit à la suite. Ces textes particuliers ont été appelés ‘chants du Serviteur’ (Is 42,1-9 ; 49, 1-7 ; 50,4-11 ; 52,13-53,12). C’est Dieu qui parle et son Serviteur témoigne ! Le salut va passer, ce qui est très nouveau, par la souffrance d’un Serviteur exemplaire. Il s’agit là d’un plan divin. Souffrir n’apparaît donc pas comme une sanction, mais comme une épreuve permise par Dieu, qui mène à Dieu lui même. Il est écrit que ‘c’est grâce à son châtiment que nous retrouvons la paix et par ses blessures que nous sommes guéris’ (Is 53, 5b).
Mais qui est ce Serviteur ?
Le sens de Serviteur est à prendre ici, non dans une relation maître/esclave mais dans le sens d’un ministère accompli par un proche, qui sert une cause ou un ami. En hébreux, le sens de ce mot Serviteur signifie aussi le souffle, le vent. Abraham et Moïse sont eux-mêmes appelés Serviteurs. A n’en pas douter, pour les juifs, le Serviteur Souffrant c’est le peuple d’Israël, en déportation à ce moment là. Cependant certains pourraient aussi y voir le descendant de David annoncé en Isaïe 11, mais l’idée d’un Messie souffrant est inacceptable pour les Juifs.
Pour les Chrétiens, à la lumière de la crucifixion de Jésus, ce Serviteur préfigure clairement le Christ, ‘transpercé à cause de nos crimes’ (Is 53, 5a). Jésus lui-même endosse le rôle de Serviteur Souffrant : ‘Je suis au milieu de vous celui qui vous sert’ (Lc22,27), ‘Ne fallait-il pas que le Fils de l’Homme souffre cela pour entrer dans sa gloire ?’ (Lc24, 26).
Pourquoi faut-il qu’il souffre ?
Dieu, le créateur du ciel et de la terre, de l’univers visible et invisible, pourrait décider d’éviter la souffrance à son serviteur ou, mieux encore, d’éradiquer toute souffrance de manière définitive. C’est d’ailleurs la provocation qui est jetée à la face du Christ, à trois reprises, sur le chemin de son calvaire de douleurs. ‘Qu’il se sauve lui-même s’il est le Christ de Dieu, l’élu’ raillent les prêtres en Lc 23, 35, puis les soldats romains de reprendre ‘Si tu es le Roi des juifs, sauve-toi toi-même’ (Lc 23, 37) et enfin sur la Croix, le blasphème final du mauvais larron : ‘N’es-tu pas le Christ ? Sauve-toi toi-même et nous avec !’ (Lc 23,). Mais se soustraire à la souffrance n’est visiblement pas dans le plan divin, au risque de voir trébucher la foi d’un bon nombre. La présence de la souffrance sur terre, permise par Dieu, reste un mystère.
Mais inversement, le mystère contraire, celui de l’absence de toute souffrance, peut être plus dérangeant encore. Nous pourrions alors imaginer que l’homme, plongé dans une absence de bien et de mal, serait privé de toute liberté, obligé de vivre, sans choix possible, dans un état de satisfaction permanente.
Mieux vaut s’en tenir au principe de réalité : La souffrance est là. Dieu la déplore, il ne la souhaite pas, mais Il ne l’esquive pas, au contraire, Il l’affronte. Dans le 4° chant, il est bien précisé que ce Serviteur accepte en silence l’épreuve, alors qu’il n’est coupable de rien.
La souffrance n’est donc en rien une punition et il n’y a pas de culpabilité à rechercher chez celui qui souffre. Les épreuves touchent aussi bien des présumés coupables que des innocents convaincus. Le serviteur choisi par Dieu lui-même va souffrir, doit souffrir, c’est écrit et annoncé. Si le Serviteur de Dieu devait chercher à éviter la souffrance, il resterait alors esclave de ce monde, collaborant avec ses préoccupations matérielles, recherchant son confort au risque d’oublier sa mission. En acceptant ce sacrifice, le Serviteur Souffrant signifie la présence de Dieu dans ce monde, y compris et surtout dans ses recoins les plus sombres, tout en démontrant qu’elle ne lui est pas soumise.
Pour quelle récompense ?
Souffrir ne garantit pas l’ouverture des portes du Paradis. Le mauvais larron en est l’exemple. Mais souffrir comme le bon larron, en reconnaissant la présence du Christ, y mène.
C’est d’ailleurs sur la Croix que les quatre évangiles citent, pour l’unique fois et dans la bouche du Christ, le mot Paradis. En Isaïe, les textes l’annonce bien, ce Serviteur souffrant est une victime expiatoire, qui doit, par obéissance à Dieu, traverser la souffrance en l’acceptant, jusqu’au possible sacrifice de sa vie. Dans son épreuve Dieu ne l’abandonnera pas, le soutiendra, lui donnera son Esprit et Il lui promet ‘de voir la lumière, d’être comblé’ (Is 53, 11), ‘de prospérer, de grandir, de s’élever très haut’ (Is 52,13) et de devenir ‘la lumière des nations’ (Is 42, 6b et Is49, 6b) afin ‘d’éclairer les multitudes’ (Is 53, 12) et de ‘libérer les hommes de leurs péchés’ (Is 42, 7 et Is 53, 5b).
Le plan de Dieu n’est donc pas un plan de souffrance mais un plan de délivrance qui se dévoile lorsque son Serviteur accepte de faire Sa volonté au risque de souffrir. Dieu veut combattre le mal avec des armes qui nous désarment !
Telle est la mission du Serviteur Souffrant. A la suite du Christ, telle semble être désormais la mission de l’Eglise. Telle pourrait être la mission de chacun de nous en souffrance aujourd’hui ?






