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Qu'est-ce qu'avoir la Foi ? (YARON SHAVIT)

Yaron SHAVIT
Entrepreneur
Qu'est-ce qu'avoir la Foi ?
« Qu’est-ce qu’avoir la foi ? » est une question pertinente pour un chrétien. Elle l’est beaucoup moins lorsqu'on a été élevé, comme moi, selon de la tradition juive. En effet, j’éprouve une réelle difficulté à saisir le grand devoir qu'impose la Foi chrétienne. Le judaïsme propose pour sa part un horizon certes difficile à atteindre, mais qui est fini : celui de la Loi et du respect scrupuleux au quotidien de ses 613 commandements. Dans ce contexte, des notions personnelles comme « avoir la foi » ou « croire » sont des notions étrangères, voire superflues. Elles risquent même de détourner l'attention de l'essentiel: le respect de la Loi, concrète, objective, étalonnée, lisible, et surtout identique pour tous. A l'opposé, le christianisme offre un horizon infini. A chacun de chercher en lui-même et tenter de saisir un sentiment personnel et juste, correspondant à ce qu’on appelle la Foi, et qui doit alors devenir la base, les fondements de son existence.
Cette tension permanente entre la Loi universelle et la Foi personnelle est au coeur de la difficulté qu’affrontent certains pour comprendre puis accepter la différence fondamentale qui existe entre le judaïsme et le christianisme.Lorsqu'on a été élevé au sein de la tradition juive, la religion catholique semble parfois « facile à pratiquer», et même presque trop. En tant que pratique religieuse, le judaïsme exige le respect strict d'une Loi composée de 613 commandements (et leurs innombrables ramifications), qui couvrent tous les aspects de la vie quotidienne. C'est l'adhésion totale et scrupuleuse à cette Loi qui constitue « la Preuve » d'un engagement auprès de Dieu. Comparé à la perception que l'on peut avoir de la pratique du catholicisme, on doit s'avouer alors, en tant que juif, que le judaïsme impose une pratique qui demande beaucoup de courage et d'abnégation pour être assumé. En quelque sorte, on peu ‘mesurer ‘ ce qu’est notre Foi’.
La Foi devient alors plus normée, lisible.Vu de l'extérieur, le catholicisme offre une alternative plus attractive : une histoire fondatrice humaine et palpitante faite d'Amour, de trahison, de souffrance et de rédemption; des figures familières auxquelles chacun peut s'identifier (la mère qui souffre, le fils qui se sacrifie, les amis qui se dévouent), des lieux de culte qui coupent le souffle ; une heure à la Basilica di Santa Maria sopra Minerva à Rome suffit pour secouer tout être normalement constitué, et une liturgie qui ne laisse pas indifférent même le plus acharné mécréant (quelle personne peut résister à la sensation d'élévation que provoque l'écoute du Magnificat de Bach ?).Il n'est pas rare alors que l'on soit tenté de se dire : « Quelle mérite a-t-on à pratiquer une religion qui fait appel à ce point à l'affect et à l'émotion? Le vrai courage d'un homme n'est-il pas de vivre dans la contrainte perpétuelle d'une Loi, en s'imposant le refoulement permanent de ses propres désirs afin d'assurer la cohésion de la collectivité ? ». Il est alors plus facile de comprendre ce qu’est la Foi. La réponse est plus cadrée.
Cette idée que je me suis faite du christianisme pendant des longues années ne pouvait résister à la réalité de ses textes fondateurs. Je me suis brutalement affronté à cette conception du christianisme (dont le trait, ici, a été quelque peu forcé) à la lecture d'un passage dans l'évangile selon Saint Matthieu (6;5) : « Et quand vous priez, n'imitez pas les hypocrites: ils aiment, pour faire leurs prières, à se camper dans les synagogues et les carrefours, afin qu'on les voie. En vérité, je vous le dis, ils ont déjà leur récompense. Pour toi, quand tu pries, retire-toi dans ta chambre, ferme sur toi la porte, et prie ton Père qui est là, dans le secret; et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra »D'un coup j'étais frappé par la modernité radicale que proposait le christianisme dans sa conception du monde et la relation à Dieu car, pour la première fois, l'Homme, en tant que sujet sensible, était placé en son centre.Alors que le judaïsme exige la présence de dix hommes adultes pour conduire une prière, le christianisme préfère la conviction personnelle de l'individu. Tandis que la pratique du judaïsme trouve son aboutissement dans l'acte social d’hommes constituant le temps d'une prière une communauté, le chrétien, pour se rapprocher de la volonté de Dieu, se doit de regarder au fond de lui-même pour s'assurer de la justesse de sa conviction et de ses sentiments. Il doit commencer par chercher au fond de lui (et trouver) la Foi.Ce devoir d'introspection m'a renvoyé alors vers une belle phrase de Georg Büchner (dans Woyzeck): « Un homme est comme un puits. Si on regarde à l'intérieur on a le vertige ». Cette phrase permet de mieux comprendre la difficulté réelle que l'on éprouve à saisir l'énorme devoir qu'impose la Foi chrétienne lorsque on a été élevé au sein de la tradition juive. Le judaïsme offre un horizon certes difficile à atteindre, mais qui est fini: le respect scrupuleux des 613 commandements au quotidien. Dans ce contexte les notions personnelles comme « avoir la foi » ou « croire » sont des notions étrangères, voire superflues, qui risquent même de détourner l'attention de l'essentiel: le respect de la Loi, concrète, objective, et surtout identique pour tous. A l'extrême opposé, le christianisme offre un horizon infini. A chacun de chercher en lui-même et tenter de saisir un sentiment personnel et juste : la Foi, qui doit alors devenir la base de l’existence.Le christianisme, religion ‘plus facile’, se transforme d'un coup en une pratique extrêmement complexe et dont l'aboutissement est incertain : comment savoir si on a saisi en soi le sentiment juste ? Comment savoir si cette foi est suffisante (en fait, l'est-elle jamais) ? Comment communiquer sa Foi aux autres hommes ? Comment faire vivre sa Foi même dans les moments difficiles ? Et ainsi de suite jusqu’à l'infini.
Cette difficulté radicale à réconcilier la Loi commune et la Foi personnelle comme deux horizons possibles et contradictoires pour l'évolution de l'homme trouve sa plus belle expression à mes yeux dans un texte de Franz Kafka, « Devant les portes de la Loi », dont voici un extrait : "Devant la Loi se trouve un gardien. Un homme de la campagne vient trouver le gardien et demande l'entrée dans la Loi. Mais le gardien de la porte dit qu'il ne peut lui accorder l'entrée maintenant. L'homme réfléchit et demande alors si plus tard il aura le droit d'entrer. "C'est possible", dit le gardien de la porte, "mais pas maintenant". Etant donné que le portail de la Loi est ouvert comme toujours et que le gardien s'écarte, l'homme se penche pour voir l'intérieur à travers le portail. Remarquant cela le gardien se met à rire et dit : "Si cela t'attire tellement, essaie donc d'entrer malgré mon interdiction. Mais remarque bien ceci : je suis puissant. Et je ne suis que le gardien le plus inférieur. De salle en salle se tiennent les gardiens, l'un plus puissant que l'autre. Rien que le regard du troisième, moi-même je ne peux plus le supporter." L'homme de la campagne ne s'était pas attendu à de telles difficultés. La Loi, paraît-il, doit être accessible à chacun et cela toujours, pense-t-il. Mais lorsqu'il regarde plus attentivement le gardien de la porte dans son manteau de fourrure, son grand nez pointu, la longue barbe tartare mince et noire, il préfère attendre qu'on lui donne l'autorisation d'entrer. Le gardien de la porte lui donne un tabouret et le laisse s'asseoir à côté de la porte. Il est assis là des jours et des années. Il fait de nombreuses tentatives pour être admis. Il fatigue le gardien par ses prières. Le gardien lui fait souvent subir de petits interrogatoires, l'interroge sur son pays natal et sur bien d'autres choses, mais ce sont de questions indifférentes, telles que les posent des personnages importants et à la fin il lui redit toujours qu'il ne peut encore le laisser entrer. L'homme qui s'est muni de beaucoup de choses pour son voyage utilise tout et même ce qu'il a de plus précieux pour corrompre le gardien. Celui accepte tout, il est vrai, mais il dit à chaque fois ; "Je ne l'accepte que pour que tu ne croies pas avoir omis quelque chose". Pendant toutes ces années l'homme observe presque sans discontinuer le gardien de la porte. Il oublie les gardiens des autres portes et ce premier gardien lui semble le seul obstacle à l'entrée dans la Loi. Pendant les dernières années, il maudit à haute voix ce malencontreux hasard qui a posté le gardien ici. Plus tard, lorsqu'il devient vieux, il ne fait plus que marmonner. Il retombe en enfance et comme pendant les longues années où il a étudié le gardien il a même reconnu les puces de son col de fourrure, il supplie celles-ci de l'aider et de changer l'humeur du gardien de la porte. A la fin ses yeux s'affaiblissent et il ne sait pas s'il fait réellement plus obscur autour de lui ou si ce sont ses yeux qui le trompent. Mais il reconnaît maintenant dans l'obscurité un éclat constant issu de la porte de la Loi. Il n'en a plus pour longtemps. Avant sa mort toutes les expériences de tout ce temps se rassemblent en une seule question qu'il n'a pas encore posée jusqu'à maintenant au gardien de la porte. Il lui fait signe de venir car il ne peut plus redresser son corps raidi. Le gardien de la porte est obligé de se pencher très bas vers lui, car les différences de taille se sont modifiées au détriment de l'homme. « Que veux-tu donc savoir encore ? » demande le gardien de la porte ; « tu es insatiable ». « Tous ne veulent-ils pas accéder à la Loi ? dit l'homme; comment se fait-il que pendant toutes ces années personne à part moi n'ait demandé à entrer ? ». Le gardien de la porte se rend compte que c'est la fin et pour encore atteindre son ouïe faiblissante, il lui hurle : « Personne ne pouvait entrer ici, car cette entrée n'était destinée qu'à toi seul. Maintenant je m'en vais et je la ferme.»
L'interprétation « classique » de ce merveilleux texte voudrait que l'homme qui attend pour entrer par les portes de la Loi n'a pas su comprendre le fonctionnement de la Loi, ni sa brutalité fondamentale, et en devient inévitablement la victime. Sa vie entière a été gâchée par son manque de lucidité et il n'aura par conséquent jamais accès à la Vérité (comme d’ailleurs un autre protagoniste tragique, Moïse sur le Mont Nébo).Mais une autre lecture de ce texte n'est-elle pas possible, qui inspirerait plus d'espoir ?Est-il raisonnable de penser que l'Homme, alors qu'il est libre de partir à tout moment, serait resté là, planté devant les portes de la Loi, pendant des dizaines d'années, exclusivement motivé par la frayeur paralysante que lui inspire la Loi ? N'est-ce pas faire trop peu de cas de la nécessaire complexité de ses sentiments, de son existence même en tant que Sujet ?Et si ce qui a permis à cet homme de tenir, le temps d'une longue et pénible vie, devant les portes de la Loi était en fait une Foi qui s'est développée en lui tout au long de ces nombreuses années, une Foi dans la justice fondamentale qui doit régir l'existence et dans la capacité des hommes à y tenir chacun son rôle indispensable ?
En résumé, « avoir la Foi » n’est pas le bon objectif spirituel pour tout le monde. Ce n’est pas forcément la bonne question à se poser.






