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Israël ? (CHARLES FAINAS)

Charles FAINAS
entrepreneur
Israël ?
EZER KENEGDO
« Un Juif américain très progressiste et complètement athée a décidé de donner une excellente éducation à son fils. Il l'envoie donc à la meilleure école laïque de New York: Trinity School, qui était auparavant une école religieuse.
Au bout de quelques jours, Danny rentre et déclare à son père :
- "Papa, ça y est, je sais ce qu'est la trinité : c'est le Père, le Fils et le Saint Esprit !"
Alors son père, atteint au plus profond de ses convictions laïques, entre dans une violente colère :
- "Danny ! Rentre-toi bien ça dans la tête ! Nous n'avons qu'un seul Dieu !... Et nous n'y croyons pas !!!"
Contrairement à Danny, je n’ai pas fait mes études à la Trinity School. En revanche, j’ai eu la chance de rencontrer – il y a maintenant 20 ans – un catholique qui m’a éveillé à mon judaïsme. Chaque pensée qui m’unit à cet homme, comme chaque Conférence de Samarie à laquelle j’assiste depuis 10 ans, me renvoie à ces deux mots merveilleux de la Génèse : « EZER KENEGDO ».
En traducteur génial de la Bible, André Chouraqui les a traduits de la façon suivante : « une aide contre soi ». On retrouve « EZER KENEGDO » au moment où Dieu prend conscience de l’incomplétude de l’Adam (« Il n’est pas bien pour l’Adam d’être seul ») et décide lui apporter ce dont il a le plus besoin : « une aide contre lui ». Cette aide, ce sera « Isha » la femme. L’Adam a été créé « male et femelle ». Avec « EZER KENEGDO », il advient « homme et femme ». Grâce à cette bipolarité, grâce à cette présence de l’autre, l’humanité peut se mettre en chemin.
Penser Judaïsme et Christianisme, comme une bipolarité, à travers le prisme du « EZER KENEGDO ».
Le Judaïsme s’inscrit dans cette relation étroite qui unit l’action et l’écoute (« Tu feras et tu écouteras »). Le Judaïsme est une religion de l’action (pratique des « bonnes actions » ou « mitzvot »), une « action éthique » qui se nourrit de l’étude de la Thora et de ses commentaires. La Thora, ce Livre dont « on ne change pas un iota » mais qui est recouvert de trois millénaires d’interprétations, d’explosions permanentes de sens. Ce Livre que nous relisons chaque année, de la première à la dernière lettre.
Et pourtant, « on ne traverse pas la Thora », dit la Tradition, « c’est elle qui nous traverse ». Car nous grandissons et nous cheminons à travers ce foisonnement de sens qui s’échappe de chaque mot, de chaque lettre, de chaque espace.
Les Conférences de Samarie témoignent d’une aspiration à une relation toujours plus directe aux mots de l’Evangile, d’une volonté de « donner à penser » plutôt que d’apporter une réponse qui rassure. A la lumière de la tradition juive, la démarche qui consiste à « remettre en cause le sens » et « à proposer de nouveaux sens » a sans doute sa place dans un nouveau rapport aux textes. Et cela vaut pour tous les textes, même ceux qui dérangent. La condamnation de Jésus et sa livraison à Pilate - telles que décrites dans les Evangiles - sont des réalités littéraires. Lorsqu’elles sont enseignées comme des vérités historiques (cf Catéchisme Abrégé, Edition 2005…), elles deviennent des drames de l’histoire réelle. Et face au drame, la repentance et les nobles intentions sont probablement inutiles si elles ne s’accompagnent pas d’une soif d’étudier et de comprendre, la quête infinie d’un nouveau sens.
Religion de l’épanouissement, de l’accomplissement par le Livre, c’est donc une erreur de réduire le Judaïsme à une Religion de la Loi. Au cœur de la Thora, « tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Lévitique 19,18). Les Evangiles nous parlent d’un homme qui est venu accomplir ce verset avec son corps. Pour le Judaïsme, il y a beaucoup à entendre dans la Passion de Jésus ; cette nouvelle lumière (ce « Nouveau Pacte ») éclaire nos limites, nos lacunes ou nos excès. Dans un moment de torpeur, le Christianisme nous a pris une côte (la Thora) et l’a recouverte d’une nouvelle chair. Pour nous, la Parole des Evangiles est une « aide contre soi », une aide pour une affirmation plus généreuse et plus éclairée de notre identité et de notre singularité. Le refus de la messianité de Jésus est une position légitime pour autant qu’elle se nourrisse d’une connaissance intime de notre propre religion. Prendre acte qu’il existe à nos cotés une « autre » religion est une opportunité pour un passage : le passage de la Judaïté (j’appartiens à un peuple de souffrances et de traditions) à la Judéité (la Parole de la Thora vient nourrir mon être, mes actes et mon destin). Une formidable opportunité pour aider le père de Danny à grandir, à retrouver le sens profond de la paternité, de sa paternité.
Partager nos traditions, avec authenticité. Interpréter nos partitions, avec enthousiasme. L’autre nous dira si nous jouons juste. Il nous dira s’il se sent « vivre, entrer dans la lumière d’un regard aimant » (Christian Bobin).
Charles Fainas
Deux conseils de lecture pour découvrir le judaïsme :
- L’Amour fort comme la Mort (André Chouraqui)
- Les Bâtisseurs du Temps (Abraham Heschel)
Un site internet : www.akadem.fr
Et un acte de prosélytisme : lire la Thora traduite par André Chouraqui.
« Une trop abrupte minutie à observer la Loi risque de faire oublier la présence vivante du Seigneur. Et quel est le but principal de l’observance, sinon de sentir l’âme, l’âme en soi-même, en la Thora, dans le monde ? L’homme n’est pas purement et simplement un reflet d’en-haut ; il est une source jaillissante. S’il se débarrasse de son écorce, s’il se dévêt de ses enveloppes de ténèbres, il est capable d’illuminer le monde. Dieu a déposé en l’homme quelque chose de lui-même. »
Abraham Heschel – Les Bâtisseurs du Temps






